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Balade n° 11 : La mélancolie superbe de Li Qingzhao

La biographie de la poétesse Li Qingzhao (李清照) n'est pas seulement fascinante d'un point de vue individuel. Elle se fait aussi l'écho de la destinée collective. Depuis sa jeunesse émancipée, jusqu'à l'issue tragique de son histoire d'amour improbable, en passant par la maturation de sa production artistique, ce sont en effet tous les épisodes de sa vie (1084-1155 ?) qui s'enchevêtrent avec l'acmé puis la chute de la brillante dynastie des Song du nord. En ce sens, la puissance d'évocation des vers de Li Qingzhao nous offre le miroir d'une civilisation splendide prise dans la tourmente de l'histoire.   

Li Qingzhao, portrait de Jiang Xun (1764-1821)

 

"La nuit dernière, la pluie était fine et le vent violent, 

Un profond sommeil n'a pas dispersé un reste d'ivresse. 

Je demande à ma servante d'enrouler le rideau, 

Elle me dit que le pommier d'amour est comme avant. 

En es-tu sûre ? 

En es-tu sûre ? 

C'est obligé : quand le vent prospère, le rouge s'efface."

      Li Qingzhao, Sur l'air "Comme un rêve" (in J. Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise, Picquier Poche, 2019, p. 590)

 

Des temps difficiles pour les femmes

S'il n'est pas facile de naître femme à la fin du XIe siècle en Chine (en 1084 pour Li Qingzhao), il s'avère d'autant plus ardu avec un tel départ de prétendre à une reconnaissance poétique publique. Ne le nions pas, la dynastie Song (960-1279), tout en constituant sous de multiples aspects un âge d'or de la chine impériale, a clairement initié une mise à l'écart de la femme chinoise pour plusieurs siècles. 

Cela n'avait pas toujours été le cas. Certains disent qu'un timide vent de liberté aurait soufflé durant la dynastie antérieure des Tang (618-907 de notre ère). Ainsi peut-on voir durant cette dynastie (et cela en dépit d'un cadre juridique consacrant la domination masculine) des femmes de haut rang participant à des activités sportives (équestres notamment), ludiques, artistiques, etc. Par ailleurs, certaines courtisanes de luxe, versées dans les différents arts parviennent à une aisance matérielle et une position sociale enviée qui leur ouvriront la postérité. Quant aux plus démunies, le récent fleurissement des monastères bouddhistes ouverts aux femmes leur permet au moins d'échapper aux conditions sociales peu enviables de simple servante (rôle souvent dévolu aux femmes non-mariées). Enfin, la dynastie Tang aura été pour quinze ans (690-705) celle du gouvernement de la seule impératrice officiellement régnante de toute l'histoire de la chine Wu Zetian (武則天) [1]. Or, cette dernière, malgré un bilan divisant toujours les historiens, proposa plusieurs réformes et décrets pour améliorer le statut de la femme (au niveau de leur éducation, de leur situation à l'intérieur de la hiérarchie familiale et même sur le plan de l'accès à certaines fonctions officielles).  

Une statue datant de la dynastie Tang représentant une cavalière

 

Que s'est-il alors passé durant la dynastie des Song (960-1279) pour briser cet élan ? Sans rentrer dans une longue explication, évoquons quelques facteurs pouvant éclairer ce changement. 

Tout d'abord, l'ouverture plus large des examens d'Etat aux milieux modestes (progrès historique notable) engendra paradoxalement une régression de l'éducation féminine. Cela s'explique notamment par le fait que le système des examens avait alors pour principal objectif l'accès à des postes officiels dont les femmes étaient de toute façon exclues. L'éducation de ces dernières devenait donc inutilement coûteuse, surtout pour des familles dont les moyens limités visaient en premier lieu à promouvoir la formation des héritiers mâles en vue d'une carrière prestigieuse, synonyme de réussite sociale et de sécurité pour l'ensemble du clan familial.

Ensuite, la fermeture d'un nombre important de monastères bouddhistes (suite à la grande persécution des religions "étrangères" en 845) rendait à présent impossible l'accueil des femmes les plus pauvres.

Enfin, c'est sous la dynastie Song, et avec l'aval moral et philosophique de certains penseurs néo-confucéens, que commence à se généraliser la pratique des pieds bandés. Or, cette pratique limitera de fait jusqu'au XXe siècle les possibilités de déplacement et de travail physique d'une proportion importante des femmes chinoises et participera à leur enfermement domestique [2].  

 

Les jeux de l'éducation, de l'amour et du hasard

Comment, dans un tel cadre, Li Qingzhao parvint-elle au sommet de l'art poétique (plus précisément dans l'art des ci 詞 qui sont des poèmes à chanter [3]) ? En premier lieu, elle eut la chance de recevoir une éducation exceptionnellement libérale. Son père Li Gefei était lui-même membre d'un cercle de poésie influent (dirigé par le célèbre poète Su Dongpo 蘇東坡). Sa mère possédait une vaste culture et un talent pour la poésie. Ce couple accompli encouragea la petite Li Qingzhao à participer librement aux activités artistiques de la famille. Cette bienveillance, conjuguée à l'inspiration évidente de leur fille, porta ses fruits. A dix-sept ans, Li Qingzhao était acceptée dans les cercles littéraires de son père. Mieux encore, ses productions étaient écoutées et appréciées dans ces milieux, cela en décalage avec les usages de l'époque qui condamnaient une femme encore non-mariée à rester éloignée des regards extérieurs.  

Mais la bonne fortune de Li Qingzhao ne se limita pas à cet entourage familial favorable. Notre poétesse eut aussi la chance de connaître une relation amoureuse épanouie, dans une période où les unions arrangées étaient de rigueur (elle n'y échappa donc pas) et donnaient rarement lieu à ce privilège.

Ainsi, en épousant à 17 ans un certain Zhao Mingcheng 赵明诚, elle trouva non seulement un amant respectueux, mais surtout un admirateur de sa puissance créatrice et un authentique compagnon spirituel. Chose peu fréquente pour l'époque, Zhao Mingcheng encourageait et admirait la poésie de son épouse. Lui-même était versé dans les lettres, la calligraphie et la poésie et dédia sa vie à l'étude des inscriptions historiques gravées (son travail est d'ailleurs passé à la postérité). Le couple partageait ainsi la passion des lettres. Tandis que Li Qingzhao aidait son époux à copier et classer les inscriptions, ce dernier honorait et commentait ses poèmes. L'ensemble se déroulait semble-t-il dans une joie communicative et une stimulation mutuelle agrémentée des plaisirs de la table et du vin.

 

"De la neige encore ! Et pourtant je sais 

       que le printemps est déjà là. 

Les fins rameaux du prunier 

       s'ornent de boutons veloutés 

       couleur jade. 

A peine éclos, odorants, gracieux, 

Au milieu du jardin, 

Ils luisent comme des belles 

        qui sortent toutes fraîches

        de leur bain. 

 

Au ciel, le Créateur, 

        peut-être à dessein, 

A prié la lune de briller 

        d'un éclat fastueux. 

Remplissons nos calices d'or 

        jusqu'au bord 

       de ce vin nouveau 

Et buvons sans crainte 

       de nous enivrer

Car ce soir nous célébrons 

       la plus belle des fleurs."

                          Li Qingzhao, Sur l'air "la fierté des pêcheurs" [4]

 

L'idylle de Li Qingzhao et son époux reste parmi les plus originales de l'histoire de la civilisation chinoise. Certes, la Chine regorge de récits de passion amoureuse entre empereur et concubine, lettré et courtisane. Mais il est plus rare de voir l'amour décliné sous le registre d'une authentique reconnaissance intellectuelle et artistique et placé sous le signe d'une égalité des esprits allant au-delà de l' alchimie des corps. Non d'ailleurs que cette alchimie n'ait pas joué un rôle. La ferveur de la relation inspira à ce titre à Li Qingzhao des audaces peu communes, élégamment habillées par sa plume experte. En atteste pour exemple ce poème faisant subtilement allusion à son intimité conjugale : 

 

« Crépuscule. Soudain, des rafales, 

            de vent et de pluie, 

Emportent la chaleur accablante du jour. 

Elle cesse de jouer 

         de sa flûte de bambou

Et devant son miroir

         serti de fleurs d'eau, 

         légèrement, elle se farde. 

 

La soie rouge de sa robe

         est tellement fine 

Qu'on voit luire sa peau

        blanche comme la neige, 

        lisse et parfumée. 

Souriante, elle se tourne 

        vers son bien-aimé : 

"Ce soir, 

       derrière le rideau de mousseline, 

       la natte et les oreillers 

       seront frais."»

                           Li Qingzhao, Sur l'air "Cueillette des mûres" [5]

 

La flûte des barbares et le crépuscule des Song du nord 

Si la chance accompagne les premiers pas de Li Qingzhao, les nuages s'accumulent pourtant au nord de l'empire. Elle et son époux vivent en des temps politiques de grand chamboulement. La glorieuse dynastie des Song du nord, l'une des plus prolifiques en termes d'invention scientifique et de production culturelle, était alors à l'agonie, minée à la fois par les querelles internes et par les invasions extérieures. Aussi, peu à peu, se dessine sous l'apparence enjouée des vers de notre poétesse un horizon plus sombre et parfois même un ton quasi-prophétique : 

 

"Les fleurs de prunier se font rares, 

Mais leur parfum

       est toujours dense. 

Roses et blanches, elles s'entassent 

       comme neige, sous les branches, 

Cette année encore, 

       j'irai trop tard les contempler. 

Dans le pavillon sur la rivière,

      dans la salle des danses

      et des chants, 

Du regard je suis les eaux 

      qui courent vers le ciel. 

Dans le jour qui s'éternise

Je m'appuie sur la balustrade

      de jade vert, 

      au rideau à peine relevé. 

Enfin les invités sont là : 

Les coupes anciennes

     sont remplies jusqu'au bord. 

Nos chants résonnent sur les eaux

     voilées de lambeaux de brume. 

Remplissons les vases

     de rameaux du printemps ! 

Allons les cueillir tout de suite, 

N'attendons pas, au Pavillon de l'Ouest, 

Que la flûte des Barbares 

     annonce la chute des fleurs !" 

                        Li Qingzhao, Sur l'air "perplexité de la belle" [6]

 

Lorsqu'elle écrit ces lignes, la poétesse Li Qingzhao n'ignore rien du son lugubre de "la flute des barbares". Au début du XIIe siècle, la menace des envahisseurs Jürchen (peuple de Mandchourie) est imminente et cet arrière-plan rend d'autant plus insistante l'invitation à cueillir les fleurs du temps présent.

Pire encore, Zhao Mingcheng, alors nommé préfet, est appelé à s'éloigner de son épouse à plusieurs reprises pour mener à bien des missions officielles. Dans un pays déjà en guerre, chaque départ est vécu par le couple comme un déchirement. En témoignent les lignes trahissant l'angoisse de Li Qingzhao :
 

"Un oiseau d'or brille

           dans ma haute chevelure. 

Mes sourcils se froncent

           dans la brume légère du printemps. 

La beauté du lotus s'étiole 

           dans le pavillon embaumé. 

Sur le dessin du paravent s'estompent 

           les chaînes étagées des montagnes. 

 

L'arrivée de l'aube glace 

           le rebord de la fenêtre. 

La boucle en forme de cœur 

           sur ma taille 

           reste fermée. 

Mes larmes, emportant le fard,  

           ont taché la soie de ma robe. 

Mon amour, quand seras-tu de retour ?" 

         Li Qingzhao, Sur l'air "la taille mince des danseuses du sud" [7]

 

Puis tout se précipite. La dynastie des Song du nord cède en 1126. Son ultime empereur, Huizong, aussi génial calligraphe que mauvais gouvernant [8], est fait prisonnier par les envahisseurs. Kaifeng la capitale (à l'époque nommée Bianjing) tombe... 

Kaifeng, qui est la ville des premières années de mariage de Li Qingzhao et Zhao Mingcheng ; Kaifeng la grande, alors sans doute la ville la plus peuplée du monde (plus d'un million de personnes vers 1100), incarnant par sa prospérité commerciale et culturelle le rayonnement des Song du nord. Kaifeng qui, avant de céder, aura entre autres été au centre d'un renouveau des académies, de l'épanouissement des arts, de la généralisation de l'impression typographique, du développement des premiers billets de banque, et d'un essor scientifique sans précédent [9]

Pour mesurer le foisonnement culturel et social de Kaifeng (alors Bianjing), qu'il suffise d'évoquer le célèbre rouleau La fête de Qingming au bord de la rivière réalisé par Zhang Zeduan 张择端 (1085-1145). Cette imposante œuvre de cinq mètres de largeur nous montre plus de 800 personnages et près d'une centaine de bêtes ; on peut repérer de nombreux corps de métier et deviner le faste de cette capitale grouillante de monde, avec ses temples, ses commerces et ses espaces dédiés aux artistes de rue.   

   

Un détail de "La fête Qingming au bord de la rivière" (清明上河圖)

 

Les Song du nord ne sont plus. Dans ce chaos, Li Qingzhao et Zhao Mingcheng doivent fuir vers le sud, à l'image d'une grande partie de l'élite (un exil de plus de 14000 personnes suivit la chute du nord du l'empire). Dans ce périple, ils perdent une partie de leurs biens, dont des dizaines de manuscrits contenant le travail de recherche de Zhao Mingcheng. Ils trouvent un fragile refuge à Nankin, mais l'apaisement est de courte durée. Car dès 1129, Zhao Mingcheng est contraint de repartir en mission et, cette fois, il n'en reviendra pas. Il décède vraisemblablement d'une forme de dysenterie contractée durant son voyage.

 

Le temps du deuil 

Terrassée par le décès de son époux, Li Qingzhao n'en perd pourtant pas sa puissance poétique. Au contraire, toute la seconde partie de son œuvre transfigure une douleur poignante à laquelle elle laisse libre cours. Sa plume se suffit à elle-même : 

 

"Le vent est tombé, la poussière embaume, les fleurs sont déjà passées, 

Il se fait tard et je suis lassée de me peigner, 

Le monde est là, il n'y est pas, tout est fini. 

Je voudrais parler, mais les larmes coulent en premier. 

 

J'entends dire que sur les Deux-Rivières, le printemps reste beau, 

Alors me vient le projet d'aller y canoter. 

Je crains pourtant que sur les Deux-Rivières une sauterelle, ce frêle esquif, 

Ne puisse emporter autant de chagrin."

                               Li Qingzhao, Sur l'air "Le printemps aux tombeaux-des-braves" [10]

                                        

Pour qui connait les contours de l'histoire tragique de Li Qingzhao et Zhao Mingcheng, ces vers résonnent doublement. Par-delà le drame individuel, ils nous laissent entrevoir quelque chose de plus, un parfum de fin des temps. Avec le deuil personnel de la poétesse, c'est bien le crépuscule des Song du nord, de leur splendeur artistique, qui affleure. Et la mélancolie des vers se fait l'écho de cette époque glorieuse prise dans la tempête et d'une capitale prospère déjà emportée. Bien sûr, le phénix renaîtra de ses cendres, comme souvent dans l'histoire de la Chine impériale. La dynastie des Song du sud (1127-1276) et sa nouvelle capitale Hangzhou permettront un nouveau faste économique et culturel avant de céder pour plus d'un siècle le pouvoir aux mongols. Mais cette renaissance, Li Qingzhao ne peut pleinement la vivre et la dernière partie de ses poèmes se décline sur le registre de la nostalgie d'un âge d'or révolu.  

 

"Dans l'or en fusion

       descend le soleil. 

Le feu des nuages s'éteint doucement

       dans le crépuscule. 

Et toi ? Où es-tu ? En quel monde ? 

La brume épaisse 

       estompe le vert des saules. 

Aux sons tristes de la flûte

      tombent les fleurs du prunier. 

Combien de sentiments 

      le printemps peut-il évoquer ? 

Cette nuit, le cortège des lampions 

      brillera dans les rues. 

L'air suave du soir 

     s'harmonise à la fête. 

Tout à l'heure 

     aurons-nous le vent et le pluie ? 

On m'invite à sortir : 

Carrosse parfumé, chevaux de race. 

Merci, mes amis de poésie, 

      mes compagnons de vin

      cette fois je préfère rester seule. 

 

Je me souviens des jours florissants 

     dans l'ancienne capitale. 

Dans le quartier des femmes, 

     nous avions de longs loisirs. 

Et je me rappelle avec quelle joie

     nous fêtions le Festival des Lanternes. 

Les chapeaux ornés de plumes d'émeraude,

Les chevelures tressées de fils d'or 

     et de rubans de brocart, 

Nous faisions assaut 

     d'élégance et de charme. 

Aujourd'hui, fanée, fatiguée, 

Cheveux épars, tempes givrées, 

Je n'ose plus sortir dans la nuit : 

J'aime mieux, dans l'ombre des rideaux, 

Ecouter les autres bavarder et rire..."

                               Li Qingzhao, Sur l'air "Je trouve toujours de la joie" [11]

 

Un détail de "La fête Qingming au bord de la rivière"

 

Notes

1 Plusieurs périodes de régence ont été assurées par des impératrices (notamment des impératrices douairières, lorsque l'empereur était encore trop jeune ou inapte à régner). Certaines, comme la célèbre impératrice Cixi au XIXe siècle, ont même gouverné durant une très longue période. Mais ce règne "derrière le paravent" n'était pas entériné de façon officielle. Wu Zetian en revanche fut après le décès de son époux officiellement impératrice régnante (elle tenta même de fonder sa propre dynastie). La postérité lui a longtemps attribué un règne dictatorial et sanguinaire, mais des historiens plus récents nuancent ce tableau en mettant en avant l'habileté de Wu Zetian, certaines de ses réformes sociales et politiques et le fait qu'une civilisation longtemps hostile au rôle politique des femmes pouvait difficilement porter un regard objectif sur cet épisode. Sur cette question, et plus généralement sur le règne des femmes dans l'histoire de la Chine impériale, je me permets de renvoyer à l'ouvrage très intéressant de Keith Mcmahon, Sexe et pouvoir à la cour de Chine : Épouses et concubines des Han aux Liao (IIIe s. av. J.-C.-XIIe s. apr. J.-C.), Les belles Lettres, 2016. 

2 Si l'on considère habituellement que l'origine de la pratique des pieds bandés remonte à la fin de la dynastie des Tang, sa généralisation ne commence qu'à partir de la dynastie des Song au Xe siècle. Expliquer les causes (psychologiques, sociologiques, politiques, etc.) d'une telle pratique nécessiterait un ouvrage entier. Qu'il suffise ici de rappeler :

  • Que des considérations esthétiques et érotiques rentrent en jeu. L'origine même de la pratique viendrait de l'empereur Li Yu 李煜 (937-978) qui aurait demandé à sa concubine de danser en se bandant les pieds en forme de croissant de lune. L'émoi provoqué par cette danse serait le témoignage d'une longue tradition valorisant le caractère érotique des petits pieds.
  •  Que cette pratique a constitué une mutilation indéniable, puisque même une fois passées les douleurs initiales causées par l'arrêt brutal de la croissance des pieds (à l'âge de 5/7 ans), les femmes ne pouvaient ensuite plus courir, ne marchaient que difficilement et ne pouvaient tenir debout que de façon très inconfortable. 
  •  Que cette pratique était pour de nombreuses familles un moyen d'assurer un bon mariage à leurs filles. 
  •  Que cette pratique concernait les femmes de la majorité Han, mais pas les femmes d'origine mandchoue ou mongole (alors que sous la dynastie Qing, les femmes de la cour étaient pour l'essentiel d'origine Mandchoue).
  • Que le renouveau du confucianisme à l'époque des Song a joué un rôle ambigu dans la légitimation de cette pratique. Le grand penseur Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) est notamment considéré par certains historiens comme l'un des théoriciens ayant défendu cette coutume à ses prémices.  

3 Li Qingzhao s'est essentiellement illustrée dans la catégorie des ci 詞, c'est-à-dire des formes de poème chanté, des odes donc. Il s'agit d'une forme poétique constituée de vers de longueur irrégulière qui suit un morceau de musique sur lequel le texte peut en principe être chanté. 

4 La traduction est ici celle de Zheng Su et provient d'un très beau recueil des productions de Li Qingzhao présenté par Ferdinand Stoces : Les Fleurs du cannelier, éditions La différence/collection Orphée, 1990. Je ne peux que renvoyer à ce recueil dans lequel vous trouverez une biographie plus complète de notre poétesse et des traductions particulièrement élégantes de ses poèmes (bien que parfois assez libres par rapport au texte original et par rapport au nombre de pieds initial). 

Traduit par Zheng Su, à la page 41 du recueil cité dans la précédente note. 

Traduit par Zheng Su, aux pages 65 et 66 du recueil cité dans la note 4. 

7 Traduit par Zheng Su, à la page 65 du recueil cité dans la note 4.

L'empereur Huizong 徽宗 (1082-1135) ne fut ni un grand politicien ni un grand stratège. Mais il est en revanche passé à la postérité pour sa promotion incessante des arts et son talent personnel de calligraphe. Un style de calligraphie porte même son nom (son nom personnel, Zhao Ji 赵佶, et non son nom d'empereur). Il est ainsi reconnu comme l'inventeur de l'écriture régulière dite en "or gracile" (ou "or émacié"). 

Un poème ("La mi-automne") de Zhao Ji (l'empereur Huizong) illustrant le style "or gracile" dont il est l'inventeur

 9 Il est impossible ici de dresser une liste exhaustive des découvertes et inventions dont peut se prévaloir la période des Song du nord. Parmi les plus connues, citons la formule de la poudre à Canon, le compas à aiguille magnétique, l'imprimerie à caractères mobiles, l'horloge astronomique à force hydraulique (construite à Kaifeng par le scientifique Su Song 蘇頌 - 1020/1101).

10 Traduit par Bertrand Goujard. Cette traduction provient d'un beau recueil magnifiquement illustré et entièrement dédié à la poésie des Song : Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes : Poèmes song illustrés par Dai Dunbang, éditions de la cerise, 2017. Mais ce recueil n'aurait pas vu le jour sans le généreux et subtil travail de traduction de Bertrand Goujard disponible sur son site : Anthologie de la poésie chinoise classique tardive - Vent du Soir (ventdusoir-poesie.fr)

11 Traduit par Zheng Su, à la page 107 du recueil cité dans la note 4.

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