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Balades dans la pensée chinoise

Balade n° 9 : jī kāng et les sept sages de la forêt de bambou

 

Au cours de l’histoire de la civilisation chinoise, certains penseurs ont emprunté des chemins marginaux, privilégiant l’ermitage et le retrait, remettant à leur façon en cause le pouvoir des institutions. C’est notamment à l’occasion de périodes troublées (fin de dynastie, occupation par des dynasties étrangères, lutte entre seigneurs de guerre, etc.) que ce refus d’assumer les fonctions sociales valorisées par les vertus confucéennes a pu s’affirmer. L’histoire de jī kāng (ou xi kang, 嵇康 - 223-262) en reste une belle illustration.

 

"Les sept sages de la forêt de bambous", peinture japonaise de l'école de Kano de la période Edo (Image : wikimedia)

"Les sept sages de la forêt de bambous", peinture japonaise de l'école de Kano de la période Edo (Image : wikimedia)

 

La dernière mélodie de jī kāng[1]

La scène se déroule en 262 de notre ère sur la place du marché est de la capitale Luoyang en Chine. Les badauds attendent le spectacle, les marchands s’affairent, une exécution se prépare. Parmi une foule que l’on imagine fébrile, des étudiants de l’académie impériale sont venus voir une dernière fois celui qu’ils n’ont pas pu sauver. Près de 3000 mille pétitions adressées à sī mǎ zhāo, le régent du royaume et commanditaire de l’exécution, n’auront pas suffi.

Car le condamné n’est pas un inconnu. jī kāng, est, à 39 ans, l’un des personnages les plus excentriques de son temps. Poète et musicien, penseur, il s’est préparé à affronter cette dernière expérience comme il a vécu toutes les autres auparavant, en esprit affranchi.

C’est d’ailleurs cette liberté qui a signé sa condamnation. Plus encore que son aide supposée à une obscure rébellion contre le gouvernement, ce sont le refus de tout compromis avec le pouvoir et les hautes fonctions, sa défiance envers les rites et les valeurs institutionnelles de la chine impériale qui lui sont reprochés et qui ont motivé sa mise à l’écart définitive.

Deux ans plus tôt, il avait scellé son destin par une lettre aux allures de testament philosophique. La lettre en question impose le détour, pas seulement parce que la descendance littéraire l’a consacrée, mais parce qu’elle esquisse en peu de traits le genre d’homme auquel nous avons affaire[2].

Les circonstances de sa rédaction d’abord : jī kāng se voit offrir par un ami proche et bien placé un poste enviable de Secrétaire impérial au Ministère. Sa réponse à un tel honneur ne se fait pas attendre. Tant pis pour ceux qui imagineraient jī kāng remerciant, c’est outragé qu’on le trouve. Il ne se contente pas de refuser le poste. Il dit tout son mépris d’une telle position et des valeurs qu’elle consacre. Il décrit avec une plume acerbe l’ennui de la vie publique, dénonce l’hypocrisie des rites sociaux, enfin brise l’ultime tabou en moquant la tradition culturelle héritée de Confucius, l’éminent penseur dont la première dynastie impériale avait souhaité faire son pilier moral. En guise d’alternative à la carrière qu’on lui propose, il affirme sa préférence pour une vie de famille simple et frugale, des ballades contemplatives dans la nature, les joies du vin et de la musique, toutes les marques d’une quête individuelle du bonheur en opposition avec les devoirs du fonctionnaire et la morale de son temps. Pour excuser sa personnalité, dont il convient qu’elle est capricieuse et indomptable, il évoque non sans ironie l’excuse d’une enfance laxiste. C’est que, dit-il dans sa lettre, en l’absence d’un père, mort de façon précoce, la mère et le frère ainé qui l’ont éduqué ont favorisé par l’absence de contraintes et de châtiments un être cédant à toute tentation.

Mais laissons à l'intéressé porter ses conclusions : 

"Je ne suis pas patient et les affaires officielles avec leurs entraves de même que le service de l'Etat avec ses soucis ligotent l'esprit. [...] Je ne manque jamais de trouver des torts aux anciens empereurs modèles, de mépriser Confucius et le duc de Zhou. [...] Que je plie ma nature pour maîtriser ces [...] défauts, même si cela ne me vaudra pas des malheurs à l'extérieur, cela me rendra malade. Comment pourrais-je alors rester longtemps parmi les humains ! En outre, j'ai pris connaissance du legs des taoïstes ; que leur diététique et leurs herbes médicinales prolongent la vie, je le crois. Me promener par monts et par vaux, regarder les poissons et les oiseaux me rend à coup sûr heureux. Si j'entre dans le service public, j'en serai privé. Comment pourrais-je abandonner ce qui me plaît pour suivre ce que je crains !" 

                                                 Lettre de refus à Shan Juyuan (trad. Jacques Pimpaneau)

 

C’en est trop. Passe encore que notre homme soit depuis longtemps réputé pour son mode de vie indécent, ses causeries philosophiques dans des bosquets de bambou avec un cercle de lettrés qui comme lui partagent le goût du vin, de la poésie et même, disent certains, de la nudité. Mais qu’en plus il le clame en guise de réponse officielle à une carrière de haut fonctionnaire… La lettre est la pièce à conviction de trop, qui témoigne s’il en était encore besoin que le royaume ne peut tolérer plus longtemps ce genre d’affront.      

Deux années se sont écoulées depuis cette missive trop audacieuse après laquelle plus rien, pas même le soutien des étudiants, ne pouvait repousser la condamnation. Depuis quelques jours jī kāng attend donc son exécution. Il en profite pour nous léguer son dernier poème et écrire les derniers conseils à son fils. Puis on le fait sortir. Il ne peut laisser personne indifférent, du haut de ses un mètre quatre-vingts dix, avançant lentement, imperturbable.

Sur son visage, aucune émotion ne transparait. Est-ce que parce qu’il sait depuis longtemps déjà son destin scellé ? Peut-être songe-t-il alors à la rencontre, quelques années auparavant, avec l’ermite Sūn dēng 孫登. Ce dernier l’avait refusé comme disciple, non sans l’avoir averti des risques que sa personnalité intrépide lui faisait encourir. Avertissement aux accents prophétiques.

En tout cas, ne nous y trompons pas. La sérénité de jī kāng ne trahit pas une croyance apaisante en l’au-delà. En avançant sur la place du marché, notre homme voit son ombre et, en taoïste convaincu, comprend ce que cela signifie. Les immortels du Dao n’ont pas d’ombre. S’il avait réussi à atteindre la vie éternelle tant recherchée, son reflet aurait déjà disparu… Tant pis, il ne laissera pas à la foule le dernier mot. Il demande à ce qu’on lui amène sa cithare et livre à cet auditoire insolite un dernier morceau (vraisemblablement « vastes tombeaux », guǎnglíng sàn 廣陵散), morceau que, faute d'avoir enseigné, il pense à jamais perdu [3]

 


jī kāng et les sept sages de la forêt de Bambou

Elargissons à présent un peu le tableau pour mieux saisir les circonstances historiques qui ont favorisé ce destin hors du commun.

En 220 de notre ère, 3 années seulement avant la naissance de jī kāng, la dynastie Han vient de s’écrouler après quatre siècles de règne. Une ultime révolte des familles de l’aristocratie a achevé le délabrement de la première grande dynastie impériale, dont le pouvoir était déjà miné par une succession malheureuse d’empereurs incompétents, une épidémie affectant toute la chine du nord et des famines à répétition.

S’en suivit alors une période de 45 ans qui vit s’opposer trois seigneurs de guerre qui mèneront pas moins de 120 batailles pour s’attribuer le pouvoir impérial laissé vacant par la dynastie Han. Trois seigneurs de guerre pour trois royaumes, celui de Wei (魏) au Nord le long du fleuve jaune, de Wu (吳) dans le Sud-Est, et de shu 蜀 dans le bassin du Sìchuān.

Malheureusement, cette période des trois royaumes n’est pas seulement le sujet d’une épopée romancée[4] que tout chinois connait sur le bout des doigts, source intarissable de films d’arts martiaux et d’opéras traditionnels. Pour la population qui la vécut, elle fut surtout l’une des plus sanglantes de toute l’histoire de la Chine. Plus de 40 % de la population fut balayée par les guerres, les pillages à répétition, les famines qui accompagnèrent le déchirement de l’empire. Durant cette lutte des trois royaumes, tout est en ruine, les villes, les campagnes, et c’est à grand peine si quelques propriétaires plus chanceux réussissent à se retrancher dans leur place forte et vivre de l’exploitation de leur terre non sans exploiter la paysannerie locale. 

Dans ces temps de délabrement généralisé vécut jī kāng.  

Les périodes de crise nourrissent généralement la créativité de l’esprit, seule échappatoire aux vicissitudes du réel. La période des trois royaumes ne fait pas exception. S’éloignant des penseurs proches de l’idéologie impériale (les hauts fonctionnaires érudits au service du pouvoir, si fréquents durant la dynastie Han), apparaissent à présent des lettrés aspirant à un retrait du monde, à une vie d’esthète, parfois même d’ermite. Alors que les valeurs de la tradition confucéenne triomphaient depuis quatre siècles (l’importance des rites, du respect filial, des vertus tournées vers la collectivité), nous assistons soudain au renouvellement d’une autre tradition, plus discrète, mais puisant elle aussi à la source de l’imaginaire chinois. Cette tradition, c’est celle du retrait hors de la société (prôné par certains taoïstes), de la poursuite individuelle d’un retour à la spontanéité, d’un détachement du moi social pour parvenir à l’union mystique avec le Dao. Cette union passe par des exercices minutieux de méditation, de respiration, et des gymnastiques complexes devant conduire celui qui les adopte à l’immortalité psychique et corporelle[5].

jī kāng est alors au centre de ce renouveau du taoïsme mystique. Avec ses amis, il se réunit au cœur d’une forêt de bambou située dans sa demeure. Sept âmes gitanes, aux personnalités bigarrées, amateurs de vins, de poésie, de musique, qui s’adonnent à ce que la tradition appelle des « causeries pures » (qingtan 清談). Des causeries pures, entendez des joutes oratoires sans but politique, loin de toute attente institutionnelle, pour le plaisir gratuit du palabre. L’histoire retiendra d’eux un nom évocateur, les « Sept Sages du Bosquet de Bambous » et des rumeurs mystérieuses : ivresse, conduites indécentes, nudité… et, peut-être le plus grave, une critique sociale féroce. Ne vont-ils pas jusqu’à comparer l’honnête homme d’alors, le porteur de l’éthique confucéenne, à un pou dans un pantalon, un pou satisfait de cet habitat étriqué dont il respecte tous les plis jusqu’au jour où le repassage à chaud du pantalon vient mettre fin une fois pour toutes à son existence insignifiante[6]

Comportements extravagants et propos outranciers donc… Nous avons dit plus tôt à quel point cette licence pèsera dans la balance à l’heure des règlements de compte pour jī kāng.

Pourtant, à défaut d’avoir trouvé l’immortalité réelle (encore que les monts sacrés de Chine réservent à ceux qui les visitent d’étranges rencontres), jī kāng et ses amis sont au moins parvenus à la postérité dans la mémoire collective. Ils n’ont depuis cessé d’incarner dans l’imaginaire chinois l’idéal d’une vie libre, le symbole du lettré affranchi du poids des institutions et de l’idéologie impériale. Dans les romans classiques, les peintures, les poèmes et  chants populaires, les « sept sages de la forêt de bambou » révèlent l’autre facette d’une nation trop souvent réduite à ses seules vertus collectives, aux rituels fastidieux de la cour impériale, à l’érudition étendue, mais rigide, des mandarins.

Le mont Hua (Huashan 华山), l'une des cinq montagnes sacrées (lieu de pèlerinage taoïste)

 

Certes, ils ne sont pas les premiers à dévoiler cette autre dimension de la mémoire collective. Quelques siècles auparavant, zhuāngzǐ, l’un des fondateurs du taoïsme, exprimait déjà par des paraboles truculentes et irrévérencieuses le refus de toute vie publique. Ecoutons par exemple comment zhuāngzǐ renvoie deux émissaires du roi venus lui proposer des hautes fonctions :

 « J’ai entendu dire qu’il y a à Tch’ou une tortue sacrée morte depuis trois mille ans. Votre roi conserve sa carapace dans un panier enveloppé d’un linge, dans le haut du temple de ses ancêtres. Dites-moi si cette tortue aurait préféré vivre en trainant sa queue dans la boue ?

– Elle aurait préféré vivre en trainant sa queue dans la boue, dirent les deux officiers.

– Allez-vous-en ! dit Tchouang-tseu, je préfère moi aussi traîner dans la boue. »[7]

jī kāng et son cercle d’amis ne sont donc pas les premiers à valoriser une existence affranchie des devoirs collectifs et des fonctions institutionnelles. Et il ne seront pas les derniers.

Plus de mille ans après, en 1602 très exactement c’est-à-dire presque à la fin de la dynastie Ming, le suicide du philosophe lǐzhì (李贄) fait tragiquement écho à l’exécution de jī kāng. En effet, si lǐzhì est emprisonné et poussé à la mort volontaire, c’est encore une fois au nom de son immoralité présumée, de sa critique des valeurs portées par l’idéologie impériale et de son refus de la tradition confucéenne. La comparaison s’arrête là cependant, puisque lǐzhì s’inspire du bouddhisme chan pour aiguiser sa plume, là où jī kāng en appelle au taoïsme.

Mais l’écho est trop évident pour n’être qu’une coïncidence. La nation chinoise a toujours porté en elle cette soif d’émancipation parfois étouffée par l’idéologie officielle, cette aspiration à une contemplation esthétique en retrait du mondain, cette quête de retrouvailles harmonieuses avec les seules énergies naturelles. Même l’atrophie mentale imposée par la révolution culturelle n’aura pas réussi à éteindre cette autre voix de l’imaginaire chinois, cette voix si bien portée par les poèmes de jī kāng auquel nous laissons les derniers mots : 

« la cithare et la poésie suffisent à nous réjouir, le tao celé en moi, j’évolue seul, congédiant l’intelligence, délaissant mon corps / Silencieux et solitaire, toutes entraves dissolues, / Qu’irais-je chercher parmi les hommes ? / À jamais sur les faîtes sacrés j’établirai ma demeure / Harmonisant mes aspirations et nourrissant mon esprit »[8]

 

 

 


[1] Sur le destin de ji kang et son dernier morceau, je me permets de renvoyer les lecteurs intéressés aux ouvrages suivants :

  • Julie Gary. Esthétique de la musique en Chine médiévale: idéologies, débats et pratiques chez Ruan Ji et Ji Kang, Musique, musicologie et arts de la scène, Ecole normale supérieure de lyon - ENS LYON, 2015.
  • Donald Holzman, La vie et la pensée de Hi K'ang (223-262 AP. J.-C.), Leiden, E. J. Brill pour the Harvard-Yenching Institute, 1957.

[2] On peut notamment trouver une traduction de la fameuse lettre dans l’ouvrage suivant de Jacques Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise classique, Philippe Picquier, 2004, « Xi Kang, Lettre de refus à Shan Juyuan »

[3] guǎnglíng sàn 廣陵散 est un morceau de gǔqín, la cythare chinoise, une pièce qu’une partie de la tradition continue d’attribuer à jī kāng (son ultime prestation avant l’exécution donc). Que la pièce soit vraisemblablement antérieure à cette période d’après les historiens ne gâche rien à la légende. De nombreuses versions du morceau existent et sont disponibles en ligne.

[4] Luo Guanzhong, Histoire des trois royaumes (三國演義, sān guó yǎnyì), l’un des « quatre livres extraordinaires » de la littérature classique chinoise.

[5] Sur ce point, voir notre glossaire (daoïsme). Précisons que les pratiques taoïstes ne sont pas en soi incompatibles avec les hautes fonctions et les rituels de la vie sociale. De nombreux taoïstes ont été conseillers à la cour impériale et le taoïsme a souvent été, pour les lettrés, un complément du confucianisme. Mais certains taoïstes (notamment dans des périodes de crise) ont, à l'instar de Ji Kang, particulièrement mis en avant l'importance de la retraite et de l'ermitage.  

[6] Une comparaison attribuée à Ruan Ji 阮籍, l’un des sept sages (lui aussi musicien accompli).

[7] Zhuangzi, XVII, traduction de Liou Kia-hway, Gallimard/Unesco, 1969, pp. 196-197. 

[8] Ji Kang, Dix-huitième des « Poèmes au frère entrant dans l’armée ». Traduction de Julie Gary dans Esthétique de la musique en Chine médiévale: idéologies, débats et pratiques chez Ruan Ji et Ji Kang, Musique, musicologie et arts de la scène, Ecole normale supérieure de lyon - ENS LYON, 2015.

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