Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Balades dans la pensée chinoise

Balade n° 2 : Les transformations subtiles

 

La pensée chinoise ancienne et classique ne conçoit rien qui échappe aux transformations et refuse la perspective d’une création ex nihilo (sur ce point voir ici). Elle laisse donc assez peu de place pour la discontinuité radicale, pour les ruptures, pour le passage brusque d’un état à un autre. La plupart des changements sont considérés comme graduels[1].

De ce fait, au sein d’une telle pensée, ce qui n’est pas visible n’est jamais pour autant absent. Avant la présence, il n’y a pas l’absence complète, mais ce qui est latent, en germe, en gestation, en puissance, ce qui, sans être encore pleinement actuel, est déjà sur le point d’advenir. Simplement, saisir ce processus subtil réclame un regard aiguisé. 

 

Un diagnostic perspicace et… méprisé

La mésaventure du duc Huan de Qi permettra de mieux se figurer notre propos. Un médecin renommé l’avait averti par trois fois. Dès les premiers symptômes, une petite maladie de peau, le spécialiste avait su anticiper le pire. Il suffisait à ce stade de donner une concoction d’herbes, mais faute de traitement, la maladie risquait de gagner les muscles et le sang.

Le duc ne suivit pas le conseil et lorsque le médecin revint, ce fut pour constater la justesse de ses prévisions. Cette fois dit-il, l’acupuncture devenait nécessaire, sans quoi la maladie pénétrerait ensuite le système digestif. De nouveau, notre duc n’en fit rien et laissa les choses s’aggraver.

Le mal ayant atteint l’estomac et l’intestin, une intervention rapide et particulièrement complexe restait alors la seule issue prévint le médecin lors de sa troisième visite. Sans cela, les os et la moelle osseuse seraient inévitablement touchés. Bien entendu, le duc ne tint pas compte de cet ultime avertissement…

La quatrième visite fut brève. En voyant l’état du malade, le médecin tourna les talons, déclarant qu’à ce stade même son savoir-faire ne pouvait sauver le duc.

Ce petit récit (qui nous est rapporté par l’historien Sima Qian, 司馬遷[2]) contient une leçon qui n’aura échappé à personne (attendre pour régler un problème risque d’en aggraver les conséquences). Mais son intérêt principal nous semble ailleurs. Pour mieux le saisir, attardons-nous sur le médecin.

Celui-ci n’est autre que le fameux Bian Que (扁䳍), ayant vécu au IVe siècle avant notre ère. D’après la légende rapportée par le même historien (Sima Qian), Bian Que avait reçu d’un vieil homme aux pouvoirs surnaturels un don de clairvoyance lui permettant de voir à travers le corps humain, ce qui lui permettait de faire des diagnostics étonnamment précoces et précis. Or, cette faculté spécifique, loin d’être anodine, révèle l’importance accordée par la médecine chinoise à la prévention. Prévenir la maladie quand elle est encore en germe est en effet l’un de ses traits les plus caractéristiques et le récit évoqué en est un témoignage éclairant : Bian Que a, dès l’apparition des symptômes les plus anodins, su repérer l’aggravation prévisible du mal. Plutôt que d’attendre et d’avoir à démontrer ses talents de praticien, il préfère de loin traiter en amont le problème.

A ce sujet, une autre anecdote sur la biographie de notre personnage montre à quel point il donne priorité à un juste diagnostic sur une habile intervention. Expliquant un jour que ses deux frères étaient également médecins, Bian Que avoua qu’il n’était le plus connu des trois que parce qu’il était aussi le moins bon. En effet, le premier prévenait tellement en amont les maladies que personne ne décelait son talent. Et le second intervenait suffisamment tôt pour que son savoir resta peu visible au non-initié.

Cet « aveu » témoigne d’une hiérarchie originale qui est au cœur de la médecine chinoise. La pratique médicale la plus éclatante n’est pas la plus profonde. C’est bien la prévention, l’attention sourcilleuse au diagnostic, qui doit primer, même si elle restera injustement méconnue tant ses effets sont subtils et silencieux.   

Précisons au passage que cette attention spécifique portée à la prévention n’a jamais exclu l’intérêt pour l’intervention. L’histoire de la médecine chinoise est traversée par la recherche de concoctions d’herbes, par la mise en œuvre de pratiques thérapeutiques (telle que la fameuse acupuncture), et également (fait moins connu) par l’expérimentation chirurgicale. Hua Tuo 华佗 (110-207 de notre ère), autre fameux pionnier de la médecine, est par exemple réputé avoir pratiqué dès son époque des opérations de l’appendicite sous anesthésie générale (grâce à un anesthésiant qu’il avait inventé, le mafeisan 麻沸散).  

Mais quel que soit l’intérêt pour les différentes formes d’intervention, il est certain que la prévention a toujours fait l’objet d’une recherche privilégiée. Prévenir le mal, plutôt que d’avoir à le guérir… Personne, après avoir voyagé en Chine et assisté dans le moindre espace public à l’agréable routine des adeptes du Taiji quan (太極拳), du Taiji jian (太極劍), ou du qi gong (氣功), ne peut douter que la prévention soit au cœur des pratiques relatives à la préservation de la santé. D’ailleurs, le même Hua Tuo, resté célèbre pour ses compétences de chirurgien, est aussi l’un des créateurs supposés[3] d’une série d’exercices (aujourd’hui intégrés au qi gong) appelée « le jeu des cinq animaux » (Wuqing xi, 五禽戏), dont les mouvements inspirés de ceux du tigre, du cerf, de l’ours, des grands singes et des oiseaux doivent permettre de fortifier le corps.

Un pratiquant du Taiji jian 太極劍 dans un parc de Chengdu

 

L’attention à l’infime amorce

Cette approche médicale témoigne plus largement de l’intérêt constant que la pensée chinoise accorde à ce qui, sans être encore manifeste, est déjà sur le point d’advenir ; à ce qui est en germe et qui contient déjà à l’état latent une série de subtiles transformations aboutissant à un changement d’état. Comme l’explique Anne Cheng[4], le caractère 幾 , qu’elle traduit par « infime amorce » ou « indice », désigne notamment cet indicible qui met les choses en mouvement et se situe donc entre ce qui n’existe pas du tout et ce qui est pleinement réalisé[5].  

Pour celui qui n’est pas attentif à cet espace intermédiaire, entre le « il n’y a pas encore » et le « il y a », pour celui qui ne sait pas lire le potentiel caché que contiennent les phénomènes apparents, tout changement d’état paraitra brusque et radical, tel le duc Huan découvrant de façon tardive et soudaine que sa condition est sans espoir. En revanche, pour un œil aguerri, tel celui du médecin Bian Que, la continuité est visible, la façon dont une gradation silencieuse finit par aboutir à un changement qualitatif peut être déchiffrée.

Toute la subtilité du savoir théorique repose donc ici dans une pratique intériorisée au point d’être devenue une seconde nature, dans la capacité à saisir dans les détails les plus ténus ce qui se trame, à anticiper le développement des choses. Lorsque les effets deviennent manifestes pour le commun des mortels, toute intervention s’avère impossible ou extrêmement complexe. 

Comme le souligne Nicolas Zufferey, cette forme de maîtrise définit la connaissance véritable comme « l’identification précoce et l’interprétation correcte de signes qui se dérobent à l’intelligence du vulgaire » : « En politique, en stratégie ou en médecine, on considère que tout l'art consiste à identifier des signes avant le vulgaire, puis à les décrypter correctement. Le sage, le bon général ou le médecin clairvoyant est celui qui sait voir et lire là où les autres ne voient encore rien. Le lointain, le futur et le caché paraissent absents au vulgaire ; en réalité, du fait des liens d'interdépendance entre les différents ordres du monde, ils se manifestent par des signes ou par des traces qui n'attendent que la perspicacité d'un devin ou d'un sage pour être décryptés : l'astrologue perçoit dans un phénomène nocturne un avertissement du Ciel ; le médecin découvre une maladie grave grâce à une légère anomalie du teint ou du pouls ; le moraliste prévoit la chute d'une dynastie à d'infimes manquements. Tous font comme le devin : ils interprètent des signes. »[6]

           

 


[1] La plupart, dans la mesure où le bouddhisme chinois introduira tardivement l’idée d’un « subitisme » pour la question spécifique des techniques d’éveil (sur ce point se référer au glossaire : bouddhisme chinois).

[2] Dans les Mémoires historiques, Shǐjì (史记), passage « 扁鵲倉公列傳 » (pour le texte en version originale, voir au lien suivant : https://ctext.org/shiji/bian-que-cang-gong-lie-zhuan?searchu=%E6%89%81%E9%B9%8A&searchmode=showall#result.

[3] Cette paternité est parfois contestée au profit d’un maître taoïste, Jiun Chiam, dont Hua Tuo se serait inspiré.

[4] Histoire la pensée chinoise, Seuil, 1997, chap. 11, pp. 280-281.

[5] Selon la formule de J. Lévi, le  « est ce qui n’est pas encore l’événement mais n’est déjà plus son absence » (La Pensée chinoise, dir. Sylvain Auroux, PUF, 2017, p. 69).

[6] Zufferey, Nicolas, Introduction à la pensée chinoise, Marabout, 2008, chap. 2. Il est évident que cette conception fait écho à l’importance de l’héritage laissé par la pratique de la divination dans la chine antique (sur ce point voir ici).

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :